Voilà ce qui m'est arrivé, et c'est vraiment parce qu'on est entre nous que je me dévoile pour la première fois à ce sujet.

 

 

Alors que mes parents m'avaient envoyée en Angleterre puisque j'étais vraiment à la ramasse niveau english, je fus assignée dans une famille au 37 Great Pulteney street, soit à deux numéros du célèbre Studio Trident. Cela ne me disait rien à l'époque, vous imaginez bien, je n'avais aucune idée de ce qu'était ce genre d'endroit et surtout j'étais à Londres pour apprendre à faire la différence entre le be et le have. Mais puisque le hasard m'avait placé dans une famille d'alcooliques qui passait son temps à se mettre sur la gueule, puis à faire la paix sur l'oreiller, je trainais pas mal sur le perron de leur maison à fumer des clopes.

 

 

A force d'enquiller les cibiches, je fus remarquée, avec mes socquettes hautes et mes couettes basses, par des types au look étrange, très grand guignol, avec leurs boots plateformes, leurs tenues extravagantes. Ca me faisait sourire, marrer même et il n'était pas rare que je m'esclaffe quand je les voyais sortir du studio, drogués jusqu'aux yeux. Comme j'étais très pâle, très blonde et totalement en décalage des londoniennes avec mon apparence de collégienne japonaise, les gars pensaient que j'étais une junkie de compet'. 
 


Alors ils ont commencé à m'approcher pour savoir si je pouvais les dépanner d'un peu de coke ou d'héro. Non seulement je ne comprenais rien à leurs dires, leur accent, mais pour moi la drogue la plus prohibée était alors la Bidî (vous savez cette petite cigarette indienne en forme de cône constituée d'une enveloppe de kendu couleur sépia contenant des brins de tabac hachés, séchés et non traités).
 

 

Nous étions en totale incapacité à communiquer le moindre mot mais je comprenais tout à fait leurs gestes obscènes qui me faisaient hurler de rire. Un jour, le plus coloré d'entre tous, avec ses cheveux rouges foncés, s'avança vers moi, me tendit la main pour que je la lui saisisse et lorsque cela fut chose faite, il m'entraîna vers le studio où il me fit asseoir à proximité de la console. J'assistai à une session d'enregistrement d'un titre où il manquait encore les paroles. De ce que j'entendais cela sonnait très bondien, très John Barry. Ca me changeait de l'ambiance de ma famille d'accueil, c'était vraiment beau à entendre, merveilleux même, mais au bout d'une centaine de prises, je commençais à en avoir marre et les musiciens aussi car leur leader n'arrivait pas à trouver les paroles justes. Ils revinrent en régie et le pianiste se mit à rouler un pétard de la taille d'une baguette tradition bio (aux graines). Ca sentait rudement bon. Après avoir passé mon tour plusieurs fois, mais devant l'insistance du garçon aux cheveux rouges, je me suis mise à tirer dessus comme une dingue. Une seule bouffée, la première, me propulsa au fin fond du cosmos. Je me levai et me mis à danser frénétiquement avant de me rassoir quelques minutes ? Heures ? plus tard à convulsionner comme si je faisais une vidéo TikTok. 
 

 

Et puis je me suis mise à rire comme devant un film des frères Farrelly avant de demander une feuille blanche sur laquelle j'écrivis sans m'arrêter avant de m'effondrer de fatigue après l'avoir noircie. Je me réveillai le lendemain le visage plein de marques causées par les potentiomètres sur lesquels il s'était écrasé la veille. Face à moi se tenait le garçon aux cheveux rouge. Il me fixait, debout, dans sa tenue toute en strass vert émeraude. Il me présentait une mine de contentement, sa bouche en biais, tout en tapotant du pied sur le sol. Il m'expliqua en anglais, mais avec quelques mots en français, tout en me présentant la feuille sur laquelle j'avais écrite, qu'il avait reproduit phonétiquement mon texte pour adapter le sien, tout en racontant sa propre histoire, en y injectant le concept d'Anima, de Carl Jung, représentation féminine au sein de l'imaginaire de l'homme. Il s'agissait d'un archétype, donc d'une formation de l'inconscient collectif, qui a son pendant chez la femme sous le nom d'animus.

 

 

A partir de là et puisque j'avais, malgré moi, réussi à lui faire boucler ce morceau qui clôturait son nouvel album, le garçon aux cheveux rouges me demanda de l'accompagner partout avec lui, persuadé que j'étais, non pas sa muse, mais l'inspiration elle-même. Il appela mon père pour lui demander si je pouvais rester quelques semaines supplémentaires en Angleterre. Mais devant son refus, il lui balança un FUCK YOU plein de fureur avant de lui raccrocher au nez. Il m'invita à le rejoindre dans la suite où il séjournait au Savoy, c'était suffisamment grand pour que je puisse y trouver un coin où être tranquille et ne pas partager sa couche si je ne m'en sentais pas capable ou si je n'en ressentais pas l'envie. 
 

 

Bien entendu, même si je ne connaissais pas l'artiste qui m'avait enlevé à la réalité, je me rendais pourtant compte que j'étais en train de vivre quelque chose d'inhabituel. Et cela se confirma lorsque, après une semaine dans cette suite, un visage que je ne connaissais que trop bien, fit son arrivée dans la chambre. C'était Jagger. Mick Jagger qui venait rendre visite au mec qui m'hébergeait. A partir de là tout devint plus flou, plus humide, voire tropical. Je me souviens de beaucoup de gin, de champagne, de clopes, de rires et de draps en soie. 


J'avais beau être ivre, je savais pertinemment que j'allais perdre mon innocence avec ces deux perdreaux. Mais je m'en moquais bien, j'étais prête à me sacrifier en l'honneur des souvenirs qu'ils me procureraient. Pourtant une fois dans le lit, mon corps de starlette ne les intéressa guère, plus portés l'un sur l'autre, gourmands du chibre de l'autre. 

 

 

Un peu vexée je sortis du lit et me mis dans un fauteuil pour admirer leurs ébats d'amants soûls. Dès que cela retombait, ils remettaient une pièce dans la machine et recommençaient à se grimper dessus comme des bonobos. Une sorte de saute-mouton de la défonce. Comprenant que je n'avais plus ma place au milieu de leurs galipettes, je pris la poudre d'escampette et rejoignis Paris avec la ferme attention de passer à la casserole. Même si c'était avec Demis Roussos. Maintenant que j'avais approché la célébrité, je ne pouvais plus m'en passer. Mais le temps fit son travail et grâce à lui je compris bien plus tard que je n'en avais rien à foutre de ce miroir aux cacahouètes.

 

 

Voilà pourquoi, chaque 08 janvier j'ai une pensée pour ce garçon aux cheveux rouges. Non seulement parce qu'il a réussi à terminer Lady Grinning Soul grâce à moi mais aussi parce que je n'avais aucune idée de qui il pouvait s'agir alors. Ce n'est que quelques années plus tard en voyant Labyrinthe que je reconnus David Robert Jones.