Quand nous sommes arrivés rue Beaurepaire il y a vingt ans, au vingt, là où nous sommes toujours aujourd'hui, le quartier n'avait absolument pas le même visage. Le dixième n'était absolument pas un aimant à bobos, un endroit où pullulerait tout un tas de petites boutiques indépendantes, loins des mastodontes indigestes de la fringue que je ne nommerais pas mais que l'on connaît toutes.
Non le dixième avait une autre identité, plus populaire, un poil plus sauvage aussi, un territoire à défricher. J'aimais bien cette ambiance qui existe toujours aujourd'hui, mais qui s'est un peu diluée malgré tout.
Donc lorsque nous avons récupéré le local qui est toujours le nôtre aujourd'hui, il n'y avait nulle épicerie bio, nul restaurant qui ne servait que du quinoa, nul cours de méditation ou de yoga bikram. Nous étions alors sous le premier mandat de Jacques Chirac, les Beasty Boys sortaient Hello Nasty et Wes Anderson, Rushmore. C'était une bonne année créative. Nous avons même eu droit à Windows 98 à une époque où Apple ne vendait pas encore des iPhone au prix d'un SMIC. Bref c'était une autre époque, avec ses mieux, ses moins biens aussi. En tout cas une époque qui m'aura vue arriver dans cette rue qui comptait alors un nombre hallucinant de vendeurs de tapis. Chaque commerce, chaque pas de porte était tenu par un perse vendant des carpettes de luxe.
Vingt ans auparavant nous travaillions déjà dans la chaussure mais la marque n'avait pas été encore créée. Alors avec Laurent, mon mari, nous étions occupés à monter des collections pour les autres, en les aidant à y voir plus clair dans leur monde emmuré.
Mais si tout semblait aller bien pour tout le monde, nous avons vécu à cette époque un grand creux de la vague professionnel qui a bien failli nous rétamer pour l'éternité. Victimes d'une arnaque colossale de la part de clients que nous croyions amis, nous avons touché le fond de la vase.
Un impayé gigantesque nous mit sur la paille, proche de la banqueroute économique, c'est surtout le sentiment de trahison qui a prévalu alors.
Cela nous a vraiment secoué avec mon mari. Je n'en dormais plus ou vraiment très mal, enchainant les insomnies qui se disputaient aux cauchemars lorsque j'arrivai à fermer l'oeil. J'y ai perdu l'appétit de peur de ne jamais réussir à remonter la pente. Et puisque un problème n'arrive jamais seul, nous avons connu avec Laurent un moment de couple délicat. Un moment au cours duquel il ne se passait plus rien. Un moment au cours duquel plus rien n'était dit que des paroles plus hautes que les précédentes. Bref c'était la merde et un matin, il décida de décamper, de me laisser seule. Seule à cogiter, à ruminer.
Je ne lui en voulais même pas d'avoir déguerpi car, à vrai dire, nous étions arrivés à un tel état de nerfs, que nous aurions alors peut-être implosé de désespoir. Se retrouver seule me parut dur et injuste surtout à cet instant où tout s'effondrait, le couple apparaissait comme ultime rempart auquel, je n'eus le droit de m'accrocher.
Je n'eus guère le temps de m'apitoyer sur mon sort car il fallait rembourser les dettes laissées par ce fumier de client. J'allais donc dans ce vaste bureau, tous les jours, à plancher, seule, sur les nouvelles collections de mes clients, à réfléchir sur les nouveaux talons, les nouveaux matériaux, les nouvelles nouveautés. Je ne sortais plus, je ne faisais plus de sport, je ne buvais plus de coups, je ne voyais plus personne et décidai de m'enfermer dans ce travail qui m'avait tout donné mais aussi tout repris. Je n'avais plus d'horaires et je ne faisais aucunement attention à ma santé. Il convenait alors de me jeter là où je ne désirais pas être trouvée.
Il m'arrivait tout de même de mettre le pied dehors, ou les doigts de pieds pour fumer mes clopes. Pile en face du bureau, mais comme dans toute la rue, se trouvait un magasin de tapis persans. Il y avait du stock jusqu'au plafond et dans toute la profondeur du commerce. Je ne voyais jamais un seul client passer le pas de la porte. Il n'y avait tellement pas de mouvements que s'en était fascinant d'inertie. Sa seule et unique occupation était de fumer sa chicha, inlassablement, des heures durant, de l'ouverture à la fermeture de sa boutique, le tout affalé sur ses tapis, allongé, comme s'il était sur une plage du Mexique à fixer l'horizon: MOI. Il plantait ses yeux dans mon regard et affichait un sourire en coin. J'étais tour à tour gênée, enragée de tant d'insistance. Jusqu'au jour où je décidai de ne plus sortir griller mes cigarettes et de m'empoisonner à l'intérieur du bureau plutôt que d'avoir à subir ses oeillades.

J'étais en train de finaliser la collection d'un client qu'on tambourina sur les vitres. C'était mon voisin. Peut-être cherchait-il un travail, lui qui passait son temps allongé à attendre que cela se passe. Je n'avais jamais fait attention véritablement à son physique, trop importunée à gérer ses coups d'oeil incessants. Bien que peu de distance nous séparait, je n'avais jamais remarqué son visage des plus agréable. Plutôt émacié et large. Il était très brun et avec de grands yeux noirs qui lui éclairaient front et pommettes. Il était séduisant et je m'étonnais de ne m'en être jamais rendue compte. Il tendit son bras et ouvrit sa main dans laquelle se tenait une petite boîte. Une toute petite boite ronde et plate dans laquelle il y avait du caviar.
- Tenez c'est du caviar iranien. Vous allez voir il est blanc. Il est très rare et très bon. Est-ce que vous voulez sortir avec moi ?
Je n'avais absolument pas ma tête pour sortir, ni même rentrer chez moi. Fraîchement séparée mais absolument pas divorcée, il était hors de question que je me laisse aller avec le voisin d'en face contre une boîte de caviar. Il avait beau être bel homme, agréable, poli, je déclinai son invitation à aller écouter sa cousine donner un récital dans les jardins d'un hôtel particulier du seizième arrondissement. Mais il insistait.
- Chez moi, l'on offre du caviar aux filles. On préfère cela aux fleurs. C'est plus éphémère certes, mais c'est tellement meilleur. Venez avec moi, la vie est ailleurs.
Je repartis à mon bureau bûcher sur cette collection dont je ne voyais pas le bout, sans daigner répondre quoi que ce soit à mon voisin. En m'asseyant, je sentis comme une gêne sur ma fesse droite. Je me relevai pour découvrir la petite boite de caviar. Il était près de quinze heures, j'avais le ventre vide et la tête tout autant. Il me restait un morceau de pain Poilâne, un peu rassis, et une moitié de citron vert. J'en aspergeai les oeufs et les engouffrai d'une traite dans ma bouche. Ils éclatèrent instantanément, entre mes dents. Un émerveillement gustatif qui m'amena aux portes de mon premier et unique orgasme culinaire. Après cela ma faim s'estompa alors que je n'avais mangé qu'une maigre bouchée. Je pus terminer mon travail dans l'heure alors que j'avais buté sur plusieurs modèles des heures durant. Tant et si bien que je pus avancer sur d'autres projets, d'autres chantiers et même entrevoir pour la première fois, la possibilité de créer ma propre marque, dessiner et imaginer mes propres modèles. J'avais de l'énergie à revendre, de l'imagination à prêter. Je ne tenais plus en place, tant et si bien que je décidai d'appeler Jean-Ba, un ami d'enfance qui était devenu pro dans le Parkour, discipline combinant course, saut et escalade. J'avais besoin de me dépenser, de me dépasser.
Après avoir virevolté sur une demi-douzaine de toits du quartier, je revins au bureau prendre une douche, terminer un peu de paperasse et chercher de nouveaux clients. Mais mon attention était brouillée, je n'arrivais pas à me concentrer plus que quelques secondes d'affilée.
Alors afin de ne pas m'embourber dans un mauvais travail, je décidai de quitter à nouveau le bureau pour rentrer chez moi me plonger dans du mélo. J'avais envie de bouffer du Douglas Sirk par pelletée. Je rêvais d'en enchaîner jusqu'au petit matin. En refermant la grille derrière moi, je sentis une présence. Je me retournai pour découvrir mon voisin d'en face.
- J'espère que vous avez apprécié mon caviar, Patricia.
- Oh oui il était exceptionnel, je dois bien avouer. Merci beaucoup.
- Oh mais de rien, les bons mets font les bons voisins.
- Oh je ne connaissais pas cette expression monsieur...
- Pas de monsieur entre nous voyons, appelez-moi Ashem. Et avant de rentrer, je voudrais vous convier à une soirée.
- Je suis un peu fatiguée, j'aimerais vraiment ne pas traîner.
- Cela ne prendra qu'un instant et je vous jure que cela en vaut la peine.
Ashem disparut au fin fond de sa boutique quelques secondes, de longues secondes qui devinrent des minutes, de longues minutes. Trop heureuse de l'occasion qu'il m'offrit, je détalai rapidement. Mais j'avais mis trop de temps à me décider. Le voilà qui sortait de sa boutique avec un grand tapis rouge éclatant et tissé de fils d'or. Il le déplia en plein milieu de la rue et m'invita à le rejoindre. Il faisait alors presque nuit. Il s'assit dessus et m'ordonna d'en faire autant sans m'en dire d'avantage. Il marmonna quelques mots dont je ne compris rien et l'instant suivant, je sentis vrombir le tissu sous mes jambes, sous mon poids, il se passait quelque chose d'inhabituel, quelque chose d'extraordinaire. Le tapis sur lequel nous étions assis se mit alors à décoller du sol. D'abord péniblement, puis il gagna en altitude. Avant que je ne pus m'en apercevoir, nous étions déjà au-dessus des toits des immeubles de la rue. L'instant d'après, c'est au-dessus des nuages que nous voguions. Paris était toute allumée et scintillait grâce à une pluie fine qui renforçait cet effet lumineux prodigieux. J'avais l'impression de vivre un vrai conte de fées. J'étais à des centaines de mètres dans les airs et pourtant je ne ressentais aucune crainte, aucune appréhension de chuter dans le vide et de me rompre le cou. Peut-être grâce à Ashem qui était derrière moi et me tenait fermement. Je ne connaissais aucun autre pilote de tapis mais il me sembla qu'il manoeuvrait le sien avec une grande maestria. Il me fit la tournée des grand ducs. Nous avons volé au-dessus du Grand Palais, nous sommes passés entre les jambes de l'Arc de Triomphe. Il m'a montrée les Jardins de l'Elysée où j'ai pu entrevoir Bernadette Chirac déguster une île flottante en compagnie de David Douillet. Puis il m'a emmenée à la Tour Eiffel. Tout en haut, sur le haut de sa plus haute antenne où il posa son tapis.
Il se leva et sortit un bibelot de sa poche, une sorte de lampe sur laquelle il frotta.
- Patricia je vous aime. Patricia je vous aime depuis que j'ai posé les yeux sur vous. Patricia je veux vous prouver mon amour en vous montrant que je ne suis pas un garçon comme les autres. Donnez-moi trois voeux et mon génie se chargera de vous les exaucer. Trois voeux, les plus chers à votre coeur et il les exaucera dans l'instant.
Ashem était un chic type. Un jeune gars naïf, beau gosse, bon esprit et certainement serviable avec ceux qu'il aimait. Ce que je vivais actuellement avec lui était unique. Je me plongeai, à mon tour, dans le puit de ses yeux à la recherche d'un début de réponse. Et plus ça allait, plus il frottait sur sa lampe, jusque faire apparaître un tout petit génie dans une fumée fuchsia.
- Patricia donne au génie tes trois voeux et il les exaucera.
- Génie, débarrasse-moi d'Ashem car c'est Laurent que j'aime.
Aussitôt prononcé, mon voisin s'évanouit instantanément dans les profondeurs insondables de l'infini petit.
- Patricia, il te reste deux voeux à présent. Formule-les et moi, Génie, te les exaucerai.
- Génie, je voudrais te libérer de ta lampe car personne ne pense jamais à toi. Et quand ce sera fait, je t'offre mon troisième voeux afin que tu l'utilises à ta guise et que tu sois à ton tour, heureux.
Revenue sur la terre ferme, j'appelai instantanément Laurent pour lui exprimer mon amour et lui demander de revenir à Paris. Ce qu'il fit dans la nuit même, après plus de huit heures de voiture.
Aujourd'hui encore, après plus de vingt ans, il m'arrive encore d'avoir des nouvelles du génie. Il m'appelle pour me raconter ce qu'il fait, comment sa vie se déroule. Après plusieurs petits boulots et une vie de vagabond, il avait décidé de s'installer dans le canton du Valais en Suisse pour devenir producteur de raclette bio. Il s'était découvert une passion sans fin pour ce délicieux fromage et il en était devenu un producteur mondialement reconnu. Il s'était marié avec une femme magnifique, et intelligente qui lui avait donné trois petites filles intelligentes et génialement belles. Il n'avait donc jamais eu à se servir du voeu que je lui avais offert le soir de sa libération. Nous rigolions souvent en évoquant comment nous pourrions l'utiliser: - Exiger une reformation des Bananarama - Nous débarrasser de Trump - Offrir l'immortalité à Clint Eastwood... avant de nous raviser et de nous dire que ce voeu allait nous servir à ce que tout le monde soit assez heureux pour que plus personne n'ait envie d'en exaucer.