Article du
JE ME FAIS PLAISIR
L’audace en héritage
Aujourd'hui, c'est l'anniversaire de ma mère. Josette Daïan. Enfin, Josette pour l'administration. Parce qu'elle estimait que ce prénom avait été inventé pour punir les petites filles dissipées. Dans la vraie vie, elle s'était renommée Josée. D'ailleurs, elle rebaptisait tout le monde. Mon père s'appelait David. Pour elle, il s'appelait Roland. Si Dieu avait eu la bonne idée de passer boire un café rue Oberkampf, dans son troquet, elle l'aurait probablement renommé Gérard.
Ma mère était un personnage bien trop grand pour entrer dans les cases d'une existence normale. Elle avait quitté sa Normandie avec la ferme intention de ne pas y finir empaillée entre une vache dépressive et trois rideaux en dentelle. Elle voulait créer des robes chez Dior, vivre à Paris, tomber amoureuse, rire très fort, manger beaucoup trop de chocolats et ne jamais demander la permission d'exister. La vie lui a répondu avec son élégance habituelle : des deuils, des trahisons, un bar clandestin, une épicerie, quelques antisémites, des policiers persuadés d'avoir arrêté Pablo Escobar alors qu'ils vidaient les tiroirs de gens qui vendaient surtout des boîtes de petits pois et des bouteilles de Ricard.
Malgré ça, elle continuait. Elle avançait avec cette manière très personnelle de considérer les catastrophes comme de simples contretemps. Les autres faisaient des burn-out. Ma mère changeait le prénom des gens et ouvrait une nouvelle boîte de rochers Suchard qu'elle engloutissait à l'aide d'un entonnoir. Chacun sa méthode thérapeutique. Je crois même qu'elle considérait le chocolat comme un légume. Scientifiquement, ça ne tient pas une seconde. Moralement, c'est irréprochable.
Aujourd'hui, elle fête son anniversaire dans une autre dimension. Je l'imagine parfaitement. Elle doit déjà avoir convaincu saint Pierre que les portes du paradis gagneraient énormément à être repeintes couleur champagne, expliqué à deux ou trois anges qu'ils ont dû acheter leurs sandales ennuyeuses chez Bobbies et transformé le ciel en immense bar chaleureux. Les archanges jouent au poker, les séraphins refont le monde, quelqu'un raconte une blague douteuse et ma mère les remet tous en place. L'éternité est tout sauf monotone.
Alors aujourd'hui, je voulais lever ma pinte à ma mère. Parce que Patricia Blanchet ne serait probablement pas Patricia Blanchet sans cette femme qui refusait les connards dans sa vie, les obligations et les chaussures sans personnalité. Je suis à peu près certain qu'elle continue de jeter un œil à tout ça de là-haut. Et si jamais vous commandez aujourd'hui une paire de Patricia Blanchet, ne soyez pas surprises si elle arrive avec un supplément d'audace. C'est sûrement ma mère qui s'est encore mêlée de quelque chose.